L’Argent du Diplomate : Mohammed Ben Haddou, l’Ambassadeur qui Fascina le Londres des Stuart

En 1682, les ateliers de la Monnaie de Londres frappent un disque d’argent destiné à traverser les siècles. Gravée par George Bower, médailleur officiel du roi, cette pièce capture les traits de Mohammed Ben Haddou, émissaire du sultan Moulay Ismaïl auprès de Charles II. Témoin numismatique d’une effervescence diplomatique et mondaine, cet objet d’art cristallise sept mois de présence marocaine sur le sol britannique, scellant dans le métal précieux les ambitions partagées de deux puissances maritimes.

Une arrivée fastueuse à la cour de la Restauration

L’arrivée de Mohammed Ben Haddou à Londres, en décembre 1681, marque un tournant dans les relations entre la couronne anglaise et l’Empire chérifien. Dépêché par Moulay Ismaïl, souverain bâtisseur de Meknès, l’ambassadeur débarque avec une mission précise : négocier une paix durable et des accords commerciaux, sur fond de tensions autour de la place forte de Tanger. La réception orchestrée par Charles II est à la mesure de l’enjeu géopolitique. Le monarque anglais, soucieux de consolider ses alliances face aux puissances continentales, accueille son homologue avec les honneurs réservés aux princes de sang, l’installant au palais de Whitehall et lui offrant une tribune au cœur du pouvoir britannique.

Mohammed Ben Haddou, Ambassadeur extraordinaire de l’empereur du Maroc auprès de Sa Majesté de Grande-Bretagne. John Lloyd

Le profil d’argent : l’œuvre de George Bower

Pour commémorer cette visite historique, George Bower, artiste éminent et graveur de la Monnaie royale, reçoit la commande d’une médaille d’argent. Sur l’avers, le profil de Ben Haddou se détache avec une netteté saisissante. L’artiste rompt avec les conventions classiques pour adapter le style du portrait diplomatique anglais à la physionomie de son sujet. Le turban, travaillé avec minutie, ceint un visage au regard ferme et à la barbe soignée, traduisant la noblesse et l’autorité de l’émissaire. La légende latine qui entoure le buste ancre définitivement le personnage dans l’histoire officielle de la Grande-Bretagne, transformant un dignitaire étranger en une icône numismatique reconnue par l’aristocratie locale.

George Bower • 1682

Allégorie de la paix et enjeux de Tanger

Le revers de la médaille offre une lecture politique explicite de l’ambassade. Bower y a gravé une vue panoramique de Tanger, possession anglaise précaire sur la côte marocaine, surplombée par une allégorie de la Paix. Cette figure féminine, tenant ostensiblement un rameau d’olivier, symbolise l’espoir d’une cessation des hostilités et d’une collaboration fructueuse entre les deux nations. L’objet dépasse ainsi la simple fonction commémorative pour devenir un instrument de propagande royale, affirmant la capacité de Charles II à dialoguer d’égal à égal avec le puissant sultan du Maroc et à sécuriser les intérêts britanniques en Méditerranée.

La fascination de la société londonienne

Durant les sept mois de son séjour, Ben Haddou devient le centre de gravité de la vie mondaine londonienne. Sa présence suscite une curiosité insatiable, attirant les foules à chacune de ses apparitions publiques, notamment lors de ses démonstrations équestres à Hyde Park. Les chroniqueurs de l’époque, tels que John Evelyn, consignent avec précision l’impact de cet homme sur la bonne société. L’ambassadeur n’est pas seulement perçu comme un politique, mais comme un personnage de haute distinction, dont les manières et l’allure forcent le respect des courtisans les plus critiques.

« Il est d’une belle prestance, aux traits bien dessinés, et d’un air sage, subtil et extrêmement civil. […] Il s’est comporté avec une grande modération et une grande gravité, vêtu d’une robe de drap rouge et d’un turban blanc. » John Evelyn.

L’Ambassadeur sous le pinceau des maîtres

L’engouement pour Ben Haddou ne se limite pas à la numismatique ; il inspire également les grands peintres de la cour. Godfrey Kneller, portraitiste en vogue, et Jan Wyck, célèbre pour ses scènes de bataille et ses chevaux, collaborent pour immortaliser l’ambassadeur. Leurs œuvres, souvent grandioses, le représentent dans des postures héroïques, montant des étalons fougueux, soulignant sa maîtrise de l’art équestre qui avait tant impressionné les Londoniens. Ces toiles monumentales contribuent à forger la légende visuelle d’un diplomate guerrier et raffiné, parfaitement intégré aux codes esthétiques du baroque anglais.

Ben Haddou – 1682 – Hyde Park

L’intimité du détail : la miniature de Susan Penelope Rosse

Une représentation plus intimiste nous est parvenue grâce au talent de Susan Penelope Rosse, miniaturiste renommée. Dans son œuvre, Ben Haddou apparaît vêtu d’un caftan orné de « sfifa » et d' »akaad », témoignages précis du costume de cour marocain. Sur son épaule repose un burnous doré, drapé avec élégance, tandis que sa main tient une « nimcha », le sabre traditionnel. Contrairement aux grandes huiles sur toile, cette miniature offre une proximité rare avec le sujet, capturant la texture des étoffes et la spécificité des attributs de son rang avec une fidélité documentaire remarquable.

Le portrait de l’ambassadeur marocain Mohamed Ben Haddou, auprès de Charles II (1681-1682), peint par Susan Penelope Rosse (1652-1700). Il est vêtu d’un caftan (Sfifa+Akaad). Sur son épaule repose un burnous ou selham doré, et il tient une « nimcha », un sabre marocain.

Un héritage gravé dans l’histoire

Si la mission diplomatique aboutit à un traité de commerce et de paix, l’histoire de Tanger connaîtra une issue différente avec l’évacuation anglaise deux ans plus tard. Pourtant, le passage de Mohammed Ben Haddou a laissé une empreinte indélébile dans la culture britannique de la fin du XVIIe siècle. Il a incarné, le temps d’une ambassade, la possibilité d’une entente cordiale entre Londres et Meknès. La médaille de Bower demeure le symbole tangible de cette parenthèse, un fragment d’histoire métallique qui a circulé dans les mains des puissants, véhiculant l’image d’un Maroc souverain et respecté.

La médaille aujourd’hui : trésor du British Museum

Conservée aujourd’hui au British Museum, la médaille de 1682 est accessible aux chercheurs et au public, notamment grâce à des numérisations en haute définition. Elle constitue une source primaire inestimable pour les historiens de l’art et de la diplomatie.

Sources

  • British Museum, Collection Database, « Silver medal of Hamet Ben Hamet Ben Haddu Ottor », 1682.
  • Evelyn, John. The Diary of John Evelyn. Édité par William Bray, 1850.
  • National Portrait Gallery, London, Archives sur les portraits de l’Ambassadeur du Maroc (1682).
  • Yale University
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