Figure éminente de la scène artistique européenne du XIXe siècle, Alejandrina Gessler y Lacroix, plus connue sous le pseudonyme de Madame Anselma et Marie Lacroix, demeure une observatrice privilégiée des dynamiques culturelles entre l’Europe et le Royaume chérifien. À travers sa composition monumentale « Les Relevailles au Maroc », l’artiste a livré à la postérité un témoignage d’une rare acuité sur l’intimité tangéroise.
Une formation cosmopolite au service d’un talent singulier
Née en 1831 d’une ascendance complexe mêlant un père russe et une mère aux racines écossaises et irlandaises, Alejandrina Gessler incarne le cosmopolitisme intellectuel de son siècle. Sa formation artistique s’opère à Paris, épicentre des beaux-arts, où elle intègre l’atelier réputé de Charles Chaplin. C’est dans ce creuset d’émulation créative, où elle côtoie des personnalités telles que Mary Cassatt, qu’elle affine sa maîtrise technique. Cette rigueur académique lui permet de s’affirmer rapidement sur la scène parisienne, devenant une exposante régulière et remarquée du Salon de Paris entre 1865 et 1885.

L’éblouissement de Tanger : genèse d’une œuvre majeure
L’année 1872 marque une césure fondamentale dans la trajectoire de l’artiste. Invitée à Tanger en compagnie de son époux, Charles Lacroix, Anselma découvre une esthétique qui bouleverse ses certitudes visuelles. Lors d’une célébration locale, elle est saisie par la richesse chromatique et l’élégance des intérieurs tangérois. Ses écrits personnels, conservés précieusement, témoignent de l’intensité de cette rencontre avec la culture locale.
« J’avais l’impression de pénétrer dans l’univers des Mille et Une Nuits, tant la splendeur des étoffes et la noblesse des attitudes m’apparaissaient comme une révélation picturale absolue. »
Huit années de labeur pour une reconstitution fidèle
Loin d’une exécution hâtive, la transposition de cette expérience sur la toile s’apparente à un véritable travail de mémoire et de patience. Le projet colossal nécessite huit années d’allers-retours constants entre Tanger et son atelier parisien. Anselma s’attache à chaque détail, réalisant de multiples esquisses préparatoires pour capturer la justesse d’un geste ou le tombé d’un drapé. Ce processus méticuleux aboutit à une composition magistrale, achevée en 1880, qui force l’admiration par sa densité narrative.
La cérémonie des Relevailles : une immersion ethnographique
Intitulé « Les Relevailles au Maroc » ou « La Fête de la Purification », le tableau se distingue par une précision quasi scientifique. L’œuvre met en scène une trentaine de figures féminines, parées de tenues traditionnelles telles que le caftan et la mansouria, dont le rendu des textures témoigne d’une virtuosité technique indéniable. La scène illustre la « r’b’iniya », marquant le quarantième jour après la naissance, un moment charnière de réintégration sociale pour la mère.

Sémantique historique : le sens du mot « Relevailles »
Le choix du titre mérite une attention particulière. Le terme « Relevailles », issu du vieux français, qualifie historiquement la cérémonie religieuse et sociale marquant la fin de la période de confinement de l’accouchée. Si cet usage s’est estompé en Europe avec l’évolution des pratiques médicales, Anselma l’emploie ici pour établir un parallèle respectueux entre les traditions qu’elle observe à Tanger et les rituels anciens du Vieux Continent, soulignant l’universalité du cycle de la vie.
Le privilège du regard féminin
La singularité de l’approche d’Anselma réside dans son accès exclusif à des sphères strictement féminines, inaccessibles à ses confrères masculins. Là où d’autres peintres devaient recourir à l’imagination pour dépeindre les intérieurs privés, Anselma opère en témoin direct. Elle documente l’architecture intérieure, les parures et les interactions sociales avec une fidélité absolue, s’éloignant des représentations stéréotypées pour offrir une vision authentique de la vie domestique tangéroise.

Une consécration académique internationale
La qualité exceptionnelle de son travail lui vaut une reconnaissance institutionnelle rare pour une femme de son temps. Alejandrina Gessler a l’honneur d’être admise au sein de la prestigieuse Real Academia de Bellas Artes de San Fernando à Madrid, ainsi qu’à l’Académie de Cadix. Ces distinctions soulignent l’importance de sa contribution à l’art académique et la portée diplomatique de son œuvre, véritable trait d’union entre les cultures.
Un legs pour l’histoire
Consciente de la valeur patrimoniale de sa toile, Anselma prend des dispositions testamentaires dès 1892. Par un geste de haute philanthropie, elle lègue officiellement « Les Relevailles au Maroc » à l’Académie Royale de Madrid. Ce don, devenu effectif à son décès en 1907, garantit la pérennité de ce chef-d’œuvre et scelle symboliquement l’amitié artistique entre l’Espagne et le Maroc.

Une archiviste de la beauté
Au-delà de son succès mondain et de ses commandes pour l’aristocratie parisienne, Anselma se révèle être une historienne du sensible. En immortalisant la spiritualité et le raffinement de Tanger à la fin du XIXe siècle, elle a laissé une empreinte indélébile dans l’histoire de l’art, préservant avec éclat la mémoire d’une société dont elle a su capter l’âme avec une profonde humanité.
Sources
- Portrait de Madame Anselma, 1865. Huile sur toile, 129 x 95 cm, Madrid, Académie royale des beaux-arts de San Fernando. Signé « Henriette Browne 1865 ».
- Les Relevailles au Maroc – 1872 – Gessler de Lacroix, Alejandrina (Madame Anselma).
- Archives de l’Académie royale des beaux-arts de San Fernando, Madrid.
- Notes personnelles et journal de voyage d’Alejandrina Gessler y Lacroix.