C’était au cœur de l’été 2020, alors que l’Europe se figeait dans le silence du confinement. Calle Mateos Gago, à l’ombre de la monumentale Giralda, les propriétaires de la célèbre Cervecería Giralda profitaient de cette pause forcée pour engager des travaux de rénovation. Mais dès les premiers coups de pioche dans les enduits modernes, le plâtre a cédé la place non pas à de la brique ordinaire, mais à une géométrie oubliée. Sous les couches de peinture du XXe siècle dormait un spectre lumineux : une étoile à huit branches, découpée dans une voûte séculaire, laissant filtrer un rai de lumière. Ce n’était pas une simple cave, mais l’histoire impériale de la ville qui remontait à la surface.
Une résurrection architecturale sous la chaux
Ce que les archéologues, dépêchés en urgence, ont exhumé dépasse l’entendement habituel des découvertes urbaines. Il s’agit d’un hammam du XIIe siècle, figé dans le temps, dont la construction est estimée entre 1163 et 1183. Cette fourchette chronologique place l’édifice directement sous le règne du calife almohade Abu Yaqub Yusuf, figure tutélaire qui fit de Séville la capitale administrative de ses possessions péninsulaires, tandis que Marrakech en demeurait le cœur spirituel et politique.

L’édifice, dissimulé depuis la Reconquista chrétienne de 1248 puis transformé au fil des siècles, tantôt hôtel, tantôt commerce, a miraculeusement conservé sa structure originelle. Álvaro Jiménez, l’archéologue en charge du projet, a rapidement confirmé que ce lieu n’était pas un bain de quartier ordinaire. La qualité de la facture indique une commande émanant des hautes sphères du pouvoir almohade.

L’empreinte indélébile du califat Almohade
L’architecture révélée témoigne de la rigueur et de la grandeur des bâtisseurs venus de l’Atlas. Le hammam s’organise selon le rituel immuable des bains marocains : une salle froide (bayt al-bard), une salle tiède (bayt al-wastani) et une salle chaude (bayt al-sakhoun). C’est ici, dans ces volumes préservés, que l’on mesure l’influence directe de l’architecture chérifienne sur l’urbanisme sévillan.
Le souverain Abu Yaqub Yusuf, et à sa suite son fils Abu Yusuf Yaqub al-Mansour, ont orchestré une monumentalisation de la ville sans précédent. La Grande Mosquée (dont ne subsiste que le minaret, la Giralda) et l’Alcázar voisin formaient avec ce bain un complexe urbain cohérent, destiné à l’élite religieuse et politique. Ce bain servait vraisemblablement aux ablutions rituelles des dignitaires avant la prière du vendredi, soulignant le lien organique entre l’hygiène, la foi et le pouvoir.
La symphonie des quatre-vingt-neuf lumières
Le détail le plus saisissant de cette exhumation réside dans la toiture. Les travaux ont permis de dégager 89 lucarnes, ou lucernas, qui perforent les voûtes. Ce nombre est exceptionnel, bien supérieur à ce que l’on observe habituellement dans les bains de l’époque conservés dans la péninsule Ibérique.
Ces ouvertures ne sont pas de simples trous d’aération. Elles dessinent des constellations géométriques: étoiles, octogones, formes lobées qui permettaient non seulement d’évacuer la vapeur, mais de créer une atmosphère quasi mystique. La lumière du soleil, tamisée par l’épaisseur des murs, venait danser sur les vapeurs d’eau, créant une ambiance propice à la relaxation et aux discussions politiques feutrées. Aujourd’hui, ces puits de lumière éclairent de nouveau l’espace, offrant aux dîneurs une perspective vertigineuse sur le ciel sévillan.

Raffinement décoratif et pigments rouges
L’analyse des parois a révélé un autre trésor : des peintures murales d’une finesse rare. Contrairement à l’austérité parfois associée aux premiers temps du mouvement almohade, ce lieu affiche un luxe certain. Les murs sont ornés de motifs géométriques complexes exécutés à l’ocre rouge.
Ces décorations, composées de cercles entrelacés et de bandes ornementales, rappellent les finitions des grands palais de Marrakech ou de Rabat. La conservation de ces pigments sur de larges surfaces est un fait rarissime. Elle permet aux historiens de l’art de reconstituer la palette chromatique originale des intérieurs de l’époque, souvent perdue ailleurs. Ce décor confirme que l’établissement, bien que fonctionnel, était un lieu de représentation sociale autant que d’hygiène.

De la salle tiède au comptoir : une fusion temporelle
La réouverture de la Cervecería Giralda offre désormais une expérience unique au monde : la dégustation de la gastronomie locale au cœur d’un monument historique vivant. L’ancienne salle tiède, jadis le cœur battant du hammam où les baigneurs s’attardaient, abrite aujourd’hui le comptoir principal du bar.
La salle froide, quant à elle, a été réaménagée en un espace de restauration ouvert, tirant parti de la double hauteur sous plafond pour exposer l’ampleur des volumes. Les propriétaires ont fait le choix intelligent de ne pas muséifier le lieu à outrance, mais de le rendre à sa fonction première : un espace de vie sociale. Le dialogue entre le zellige du début du XXe siècle (conservés par respect pour l’histoire du bar) et les voûtes du XIIe siècle crée une stratification visuelle fascinante.
« Ce n’est pas un vestige, c’est une mémoire qui respire encore. Les Espagnols ont choisi de nommer ce lieu retrouvé ‘Bains de Garcia Jofre’, mais l’esprit qui y règne est indéniablement celui d’Abu Yusuf Yaqub al-Mansour. »
Séville fut, pendant plus d’un siècle, une métropole marocaine, battant au rythme des décisions prises de l’autre côté du détroit. En sirotant un verre sous ces voûtes millénaires, le visiteur ne fait pas que contempler le passé ; il l’habite, prouvant que l’architecture almohade possède cette vertu intemporelle de traverser les âges pour continuer à servir les vivants.
Sources & Références
- Al-Andalus: The Art of Islamic Spain, Jerrilynn D. Dodds – Metropolitan Museum of Art, 1992
- Georges Marçais – Arts et Métiers Graphiques, 1954
- Seville under the Almohads, Magdalena Valor Piechotta – Universidad de Sevilla, 1999
- Rapports archéologiques de la rénovation (Álvaro Jiménez Sancho), publiés dans Archivo Hispalense – 2021