Lorsque l’on évoque la laine la plus fine et la plus prisée au monde, le nom « Mérinos » vient immédiatement à l’esprit. On l’associe spontanément aux vastes plaines de l’Australie ou aux traditions pastorales de l’Espagne. Pourtant, une plongée dans les archives historiques révèle une tout autre géographie, une origine bien plus ancienne et prestigieuse : le Maroc. Loin d’être une simple anecdote, la souche de ce trésor lainier est intimement liée à l’une des plus puissantes dynasties amazighes qui a régné sur le Maroc et influencé l’Andalousie : les Mérinides.
La Laine Royale des Beni Merin
L’indice le plus frappant de cette origine se trouve dans le nom même de l’animal. Comme le souligne l’historienne Christine Mazzoli-Guintard, le lien entre les Mérinides, cette dynastie marocaine qui a régné du XIIIe au XVe siècle, et les moutons Mérinos n’est pas une coïncidence. Les Mérinides, ou Beni Merin, étaient une fédération de tribus amazighes nomades originaires de l’est du Maroc. Avant de devenir de puissants souverains, leur principale richesse et leur savoir-faire reposaient sur l’élevage de moutons. L’historien Claude Horrut confirme que ces tribus étaient des « éleveurs de moutons », et que l’origine étymologique du nom de l’animal est directement liée à « une variété de Mérinos » qu’ils possédaient.

Ces troupeaux n’étaient pas ordinaires. Selon l’ouvrage « Quatre jours à Paris » de Sacc (1871), les moutons mérinos venant des montagnes du Maroc étaient « petits », avec des « os plus gros » et une « chair moins fine » que les races européennes, mais dotés d’une qualité exceptionnelle : une laine abondante et d’une finesse inégalée, qui leur a permis de s’acclimater et de prospérer plus tard en Amérique du Sud et en Australie.

Le Passage en Espagne : Un Cadeau Dynastique qui a Changé le Monde
Au cours du XIVe siècle, alors que les Mérinides consolidaient leur pouvoir au Maroc et intervenaient régulièrement dans les affaires politiques et militaires de la péninsule ibérique, leurs précieux moutons traversèrent le détroit de Gibraltar. L’Encyclopaedia Universalis rapporte que les « moutons mérinos importés du Maroc du nom des Mérinides » furent introduits en Espagne. Cette importation se substitua progressivement au « mouton local ou churro », dont la laine était bien plus grossière.

Dictionnaire du Moyen Âge, histoire et société
(Les Dictionnaires d’Universalis)
Ce transfert de patrimoine génétique fut une révolution. L’encyclopédie précise que les villes espagnoles qui se spécialisèrent dans la transformation de cette « laine de qualité supérieure » connurent une période de prospérité, et que le commerce devint si stratégique que la Mesta fut créée pour contrôler les troupeaux et les marchés. Le mouton marocain était devenu un trésor national espagnol.
Le Terroir Marocain : Berceau d’une Race d’Exception
Les textes des géographes et agronomes confirment que le Maroc est resté un terroir d’excellence pour l’élevage ovin. Dans leur ouvrage de 1933, Jean Célérier et Georges Hardy identifient des régions précises comme étant particulièrement favorables : « la plaine inférieure du Sebou, les pays Zaër, Zemmour et Zaïan, » ainsi que « la Haute-Chaouïa » et « les steppes du Maroc oriental ».

Par Jean Célérier, Georges Hardy
La rusticité de ces animaux est également documentée. L’écrivain Jean Ravenne, dans « Aux portes du Sud » (1932), décrit comment les troupeaux mérinos étaient parfaitement acclimatés, capables de migrer des « pâturages d’autour du puits » vers les montagnes, suivant les « déclivités et les cimentés » où ils recueillaient « les eaux de pluie ». Cette capacité d’adaptation, forgée dans les paysages marocains, explique pourquoi le Mérinos a pu, des siècles plus tard, conquérir le monde.

Par Jean Ravennes
Un Héritage Mondial
Pendant près de 400 ans, l’Espagne a interdit l’exportation de ses précieux Mérinos sous peine de mort. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que quelques têtes furent offertes à d’autres cours royales européennes. Les descendants directs de ces moutons amazighs marocains formeront la base des troupeaux qui feront la fortune de nations entières.
Ainsi, chaque fois que nous portons un vêtement en laine mérinos, nous nous lions sans le savoir à une histoire extraordinaire, documentée par ces sources. Une histoire qui ne débute pas en Australie, mais dans les montagnes de l’Atlas et les plaines du Maroc, avec les Mérinides, dont le nom est pour toujours tissé dans la fibre la plus précieuse au monde.