En 1790, la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando, l’institution qui règle les arts dans le royaume d’Espagne, lance son concours annuel de peinture d’histoire. Le sujet imposé est tiré de la chronique d’Hernando del Pulgar, historiographe des Rois Catholiques : les Rois Catholiques recevant l’ambassade du roi de Fez, avec ses chevaux, ses harnachements et ses étoffes.
L’événement représenté est réel. Il se déroule à la fin du XVe siècle, pendant la guerre de Grenade (1482-1492), conflit qui oppose les couronnes de Castille et d’Aragon au dernier royaume nasride d’Espagne.
Le « roi de Fez » des chroniques
Les chroniques européennes de cette époque désignent le souverain marocain par sa capitale. Le « roi de Fez » est le sultan wattasside, la dynastie alors au pouvoir au Maroc, qui règne depuis la ville de Fez. Cette appellation fonctionne comme celle de « roi de Grenade », que les chroniques espagnoles utilisent pour le dernier souverain nasride.
Selon la chronique de Pulgar, ce sultan envoie des ambassadeurs auprès d’Isabelle de Castille et Ferdinand d’Aragon, porteurs de ce que le texte appelle des cadeaux riches : chevaux, harnachements et étoffes. Les Rois Catholiques acceptent ces présents et l’amitié sollicitée, à une condition précise.

Le programme du concours
L’Espagne est alors sous le règne de Charles IV. La peinture d’histoire occupe le sommet de la hiérarchie académique, et chaque année l’Académie impose un sujet tiré de l’histoire nationale, en décerne des prix et forme des peintres destinés à orner églises, palais et institutions, ainsi qu’à enseigner l’histoire par l’image.
Pour l’édition de 1790, les académiciens retiennent donc une ambassade, et non une bataille : des émissaires du Maroc, porteurs de chevaux et de tissus, devant les souverains espagnols.
Le texte du programme est conservé. Il est proche d’une notice d’inventaire : « Les Rois Catholiques reçoivent les ambassadeurs que le roi de Fez leur envoie avec un riche présent de chevaux, harnachements, étoffes et autres choses, pour solliciter leur amitié et leur bonne correspondance, que ces souverains acceptèrent, à condition qu’il ne secourût pas le roi de Grenade. »

La condition mentionnée dans le programme est centrale : l’acceptation des cadeaux est liée à la neutralité du sultan de Fez dans la guerre de Grenade.
Le concours se déroule sous forme de confrontation : les candidats peignent sur place, à temps limité, et un jury d’académiciens vote à bulletin secret.
Deux toiles conservées à Madrid
Deux tableaux de cette édition sont conservés dans les collections de la Real Academia de Bellas Artes de San Fernando.
Le premier est de Vicente López Portaña, né à Valence en 1772, âgé de vingt-quatre ans en 1790. Huile sur toile de 124 × 168 centimètres, il porte aujourd’hui le numéro d’inventaire 0730 de l’Académie. Le second est d’Antonio Rodríguez, de dimensions quasi identiques (126 × 168 centimètres), sous le numéro d’inventaire 0404. Les deux toiles sont visibles dans les galeries de l’Institution, à Madrid.
López Portaña a en outre laissé une esquisse de sa composition au Musée des beaux-arts de Valence (numéro 623), et un dessin préparatoire est conservé à la Bibliothèque nationale d’Espagne.

Le choix du sujet en 1790
L’Espagne du XVIIIe siècle porte un intérêt soutenu à son passé national, et la guerre de Grenade en constitue l’un des récits fondateurs. Le choix de l’Académie s’écarte cependant du registre militaire : c’est une scène de réception diplomatique qui est retenue, avec ses chevaux, ses tissus et son cérémonial. Le sujet renvoie également à la présence marocaine en Espagne, qui s’étend sur presque huit siècles à cette époque.
Les costumes représentés
Dans les deux toiles, les ambassadeurs du sultan figurent en tenue du royaume : bernouss drapé sur les épaules, jabador, hzam et koumya. Le costume marocain de la fin du XVe siècle est traité avec le soin d’un tableau d’histoire, dans une composition placée face aux trônes de Castille et d’Aragon.
Ces éléments vestimentaires ne relèvent pas du détail accessoire : dans une Europe sans photographie, la peinture d’histoire constitue l’un des vecteurs de représentation des identités politiques. Le Maroc n’est pas placé en marge des compositions : il en est le sujet.
Sources :
- Real Academia de Bellas Artes de San Fernando — Inventaire des peintures, n° 0730 (Vicente López Portaña,
- Real Academia de Bellas Artes de San Fernando — Inventaire des peintures, n° 0404 (Antonio Rodríguez,
- Azcárate Luxán (dir.),
- Hernando del Pulgar, Crónica de los Reyes Católicos (source écrite du sujet du concours)