Au XIXᵉ siècle, l’horticulture européenne connaît une expansion spectaculaire. De nouvelles variétés apparaissent sans cesse et leurs noms circulent rapidement d’un pays à l’autre grâce aux grandes revues floricoles. Parmi ces créations, une appellation se distingue : l’« Empereur du Maroc », qui fut donnée successivement à deux plantes différentes, un dahlia et un rosier hybride remontant.
Les archives permettent de suivre cette trajectoire singulière à travers trois publications majeures qui en témoignent.
Huidoux, un amateur infatigable
Avant d’aborder directement l’Empereur du Maroc, il convient de présenter celui qui l’a introduit : Huidoux.
Dans la Revue horticole, publiée à Paris en 1838, il est décrit comme un amateur zélé et un semeur infatigable. Le commerce horticole lui doit bon nombre de bonnes variétés de dahlias et de glaïeuls.
Ses collections de rhododendrons, azalées, pivoines, cinéraires, tulipes, anémones et renoncules y sont également louées pour leur richesse et leur qualité. Huidoux apparaît donc comme un sélectionneur français, actif dès les années 1830, reconnu pour ses apports considérables dans la création de dahlias et de glaïeuls.

C’est ce même Huidoux que l’on retrouve en 1847 associé à l’« Empereur du Maroc », d’abord comme dahlia.
1847 : l’« Empereur du Maroc » dahlia
La première attestation du nom figure dans The Floricultural Cabinet and Florists’ Magazine, publié à Londres en décembre 1847. Cette revue anglaise, fondée par Joseph Harrison, était alors l’un des périodiques horticoles les plus influents.
On y consacre une notice au dahlia Empereur du Maroc :
Le dahlia Empereur du Maroc de Huidoux, élevé sur le Continent et mis en circulation cette année, est salué pour son élégance majestueuse, la richesse et la netteté de ses couleurs, ainsi que la perfection de sa forme. La fleur, bien proportionnée, se distingue par le contraste marqué de ses teintes et mérite de figurer dans toutes les collections.

Cette publication est accompagnée d’une planche lithographiée représentant la variété avec précision.

📍 The Floricultural Cabinet and Florists’ Magazine, Londres, décembre 1847. Exemplaire conservé à l’Université du Minnesota.
1850 : l’« Empereur du Maroc » rosier
Trois ans plus tard, le nom réapparaît dans un autre périodique britannique : The Florist and Garden Miscellany, volume 2, publié à Londres en 1850.
Cette fois, l’« Empereur du Maroc » est présenté non plus comme un dahlia, mais comme un rosier hybride remontant, toujours associé au nom de Huidoux. La notice en précise les caractéristiques :
Fleurs marron foncé, bordées de blanc pur, décrites comme nobles et adaptées aussi bien aux massifs qu’aux expositions. Hauteur : 3 à 4 pieds (environ un mètre). La variété préfère un sol pauvre, mais ses fleurs bordées apparaissent de façon inégale selon les sujets.

📍 The Florist and Garden Miscellany, vol. 2, Londres, 1850. Exemplaire conservé à Harvard University.
1865 : l’« Empereur du Maroc » rosier dans la Flore des serres
En 1865, l’« Empereur du Maroc » figure dans l’une des plus prestigieuses revues horticoles européennes : la Flore des serres et des jardins de l’Europe, publiée à Gand par Louis Van Houtte (1810-1876).
Van Houtte, horticulteur, éditeur et entrepreneur, dirigeait une pépinière de renom et fit paraître sa revue de 1845 à 1880. Celle-ci se distingue par ses planches en couleur d’une qualité artistique et scientifique exceptionnelle.
Dans le volume XV, l’« Empereur du Maroc » est décrit comme un rosier hybride remontant, attribué cette fois au rosiériste français Guinoisseau et mis au commerce plus tard par Eugène Verdier.
La notice en dresse un portrait saisissant :
Vue de loin, la rose paraît noire, formant des globes sombres. De près, elle révèle des fleurs imbriquées au coloris velouté, relevé de reflets ardents. Elle préfère un sol humide, avec exposition au levant, car la chaleur directe du soleil abîme son feuillage.

Une planche lithographiée en couleur, produite dans l’atelier de Van Houtte, accompagne cette description.

📍 Flore des serres et des jardins de l’Europe, vol. XV, Gand, 1865. Exemplaire conservé à l’Université du Michigan.
Guinoisseau et l’héritage du rosier
Peu de choses sont connues sur Guinoisseau, à qui Van Houtte attribue le rosier Empereur du Maroc. Actif dans les années 1850-1860, il fait partie de ce groupe de rosiéristes français qui enrichirent le patrimoine des hybrides remontants, aux côtés de Vibert, Lacharme ou Margottin. Ses créations sont citées dans plusieurs catalogues horticoles du temps, mais l’Empereur du Maroc demeure son attribution la plus célèbre.
Cette rose ancienne est encore cultivée dans certaines collections historiques et demeure appréciée des amateurs de roses anciennes.
Une rose marquante dans l’histoire
Selon François Joyaux, collectionneur et historien des roses, dans son Encyclopédie des roses anciennes :
« L’Empereur du Maroc est un rosier qui a marqué l’histoire des roses en étant le premier à donner des fleurs d’un rouge aussi foncé. Il fait un excellent contraste lorsqu’il est planté avec d’autres rosiers aux fleurs rose pâle ou avec des vivaces pastel. »