Si le Lion de l’Atlas demeure le symbole du Royaume dont le rugissement résonne encore dans la fierté nationale, l’Ours de l’Atlas (Ursus arctos crowtheri) est son frère de l’ombre. Unique ours jamais répertorié sur le sol marocain, il a régné sur les sommets enneigés et les cédraies du Rif et de l’Atlas pendant des millénaires avant de s’effacer dans un silence absolu.
Le Visage Oublié : L’unique témoignage
Contrairement au Lion de l’Atlas dont il existe des photographies tardives, l’Ours de l’Atlas a disparu avant l’apparition des appareils photo. Cependant, nous possédons une preuve visuelle inestimable réalisée de son vivant.

Comme on peut le contempler dans le recueil monumental « La Ménagerie du Muséum National d’Histoire Naturelle », rédigé par les naturalistes Lacépède et Cuvier et publié à Paris, la Planche 12 nous offre le seul portrait réaliste de l’animal. Dessinée sur le vif par le peintre Nicolas Maréchal (1753-1802), cette gravure immortalise un ours originaire de l’Empire Chérifien à la morphologie distincte : un corps plus ramassé et un profil différent des ours européens. C’est le seul « cliché » existant de cette sous-espèce marocaine perdue.

La Preuve Scientifique et Historique (1867)
C’est au XIXe siècle que la communauté scientifique a définitivement classé cet animal comme une espèce à part entière, cohabitant avec l’homme au Maroc depuis l’Antiquité.
Comme rapporté en détail dans les Annales des sciences naturelles : Zoologie et paléontologie (série 5, volume 8), publiées à Paris en 1867 sous la direction de Jean Victor Audouin (médecin, professeur d’entomologie, cofondateur de la Société d’Histoire naturelle de Paris, naturaliste et ornithologue français), on peut lire :
En 1841, M. Edward Blyth, dans une lettre adressée au président de la Société zoologique de Londres, raconte la capture, faite en 1834, d’un couple d’Ours (Bear of mount Atlas), au pied de la montagne de Tétouan, au Maroc, à environ 35 milles de la chaîne de l’Atlas. Ces Ours, envoyés à sir Peter Schousboe, ont été étudiés par M. Crowther, du 63e régiment de la reine.

L’année suivante, le mammalogiste Schinz , sur les indications fournies par M. Crowther, établissait pour ces Ours la nouvelle dénomination d’Ursus Crowtheri, qui a été adoptée par Pucheran en 1855, et par Gray en 1864.
L’Ours brun (Ursus arctos) existerait dans la chaîne atlantique du Maroc, d’où il descendrait souvent dans nos possessions du nord de l’Afrique. Enfin ce même naturaliste affirme avoir vu à Marseille, voici sept à huit ans, un Ours brun , envoyé par l’empereur du Maroc. »

Le ventre orange de Tétouan
Ce qui rendait cet ours si fascinant aux yeux des derniers témoins marocains, c’était une particularité de couleur unique.
Comme indiqué dans l’ouvrage de référence « Great and Small Game of Africa », édité par Rowland Ward en 1899 (reprenant les notes du naturaliste Edward Blyth de 1841), la description physique de l’animal aux pages 607-608 est sans appel. L’auteur décrit un spécimen adulte abattu près de Tétouan dont la fourrure ventrale présentait une coloration vive et inhabituelle : « The under parts are of a rufous orange » (Les parties inférieures sont d’un orange roussâtre). Cette « marque de fabrique » rousse distinguait l’ours du Maroc de tous les autres ours bruns de la planète.

L’étude très récente (2024) : Grotte d’Ifri Oussaïd (Moyen Atlas)
Dans l’article intitulé « First insights into the diet of the Atlas brown bear: evidence from Ifri Oussaïd Cave (Middle Atlas, Morocco) », publié en 2024 dans la revue Cadernos do Laboratorio Xeolóxico de Laxe (Vol. 46), l’étude confirme la présence de l’Ours de l’Atlas dans la grotte marocaine d’Ifri Oussaïd. L’analyse isotopique (carbone/azote) des ossements prouve que cet ours marocain avait un régime alimentaire omnivore avec une part significative de protéines animales, contrairement aux ours européens plus végétariens.

Sources:
- Nicolas Maréchal (1753 -1808)
- Jean Victor Audouin – Annales des sciences naturelles – 1867
- Great and Small Game of Africa – Rowland Ward – 1899
- First insights into the diet of the Atlas brown bear: evidence from Ifri Oussaïd Cave (Middle Atlas, Morocco) – 2024