Londres, 1735. Dans la pénombre feutrée d’un atelier d’artiste, loin de la brume qui enveloppe la Tamise, une lumière chaude et saturée semble émaner d’une toile fraîchement vernie. Le sujet n’est autre que John Montagu, deuxième duc du nom, pair du royaume et figure éminente de l’aristocratie britannique. Pourtant, point de perruque poudrée, point de justaucorps de velours rigide ou de bas de soie blanche qui constituent alors l’uniforme de sa caste. Le duc a choisi de s’immortaliser autrement. Il fixe le spectateur avec une assurance tranquille, drapé dans la majesté fluide du Maroc, précis et techniquement éblouissant. Enoch Seeman, le peintre, ne se contente pas ici de tirer le portrait d’un homme ; il capture la rencontre sublime entre la rigidité de la cour de George II et le raffinement ancestral du Royaume Chérifien.
Cette œuvre singulière est une fenêtre ouverte sur un cosmopolitisme avant la lettre où le vêtement devient langage, politique et poésie.

La Géographie du Textile : Une Anatomie du Luxe Marocain
Ce qui frappe d’emblée, c’est l’exactitude quasi documentaire avec laquelle Seeman a rendu les textures. Il ne s’agit pas d’une « turquerie » approximative comme le siècle en produira plus tard, mais d’une étude rigoureuse de l’artisanat marocain. Le duc porte un caftan d’une rougeur impériale, une couleur qui vibre et qui structure la composition. Ce n’est pas un déguisement (le terme serait une insulte à la qualité des étoffes), c’est une appropriation.
Le regard averti s’attarde immédiatement sur les finitions. La sfifa, cette bande de passementerie tressée qui borde l’ouverture du caftan, est peinte avec une minutie d’orfèvre. On devine le fil d’or, la rigidité du tressage qui donne au vêtement sa tenue architecturale. Plus bas, les akaad, ces boutons de tissu noués traditionnels, descendent en cascade verticale, rythmant le torse du duc comme une colonne vertébrale d’or et de soie. Chaque bouton est une sculpture miniature, témoignant d’un savoir-faire manuel que le peintre a pris soin de ne pas noyer dans le flou artistique.
Au-dessus de cette base incandescente, le duc a jeté sur ses épaules un selham, aussi connu sous le nom de burnous. Cette cape traditionnelle, d’un blanc crémeux, enveloppe la silhouette et lui confère une aura de statue antique. Le drapé est magistral (le tissu semble lourd, laineux et luxueux) et contraste violemment avec la finesse de la soie du caftan. Les attaches du selham, pompons soyeux et cordons tressés, retombent avec une négligence étudiée, suggérant le mouvement, comme si le duc venait de se tourner pour faire face à son destin.
L’habit, ici, fait plus que le moine : il fait le monarque d’un monde sans frontières, où l’élégance de Fès rencontre l’arrogance de Londres.
L’Invisible et le Détail : Reggabia et Hezam
L’analyse de la toile révèle des couches successives de sophistication. Sous l’opulence du caftan, on aperçoit la reggabia, cette chemise traditionnelle portée à même la peau. Seeman a peint le col rond avec une délicatesse qui permet de distinguer la randa, cette broderie caractéristique, discrète et géométrique, qui orne l’encolure. C’est dans ce détail presque invisible que réside la preuve de l’authenticité de la tenue : le duc ne porte pas seulement un caftan, il a adopté la structure complète du vêtement marocain, jusqu’au linge de corps.
La silhouette est maîtrisée par le hezam, cette large ceinture qui n’est pas un simple accessoire de maintien. Ici, elle est un point de convergence chromatique. D’un bleu profond, elle tranche avec le rouge du caftan et le blanc du selham. Elle remplit sa double fonction avec brio : esthétique, en marquant la taille pour donner cette allure virile et élancée, et utilitaire, en soutenant le poignard. L’arme elle-même, au pommeau ouvragé, n’est pas là pour la menace, mais pour la prestance. La main du duc, posée sur la garde, est détendue. Il ne s’apprête pas à dégainer ; il affirme sa souveraineté.
L’arrière-plan mérite également une attention particulière. Un palmier solitaire se découpe sur un ciel de crépuscule (ou d’aube), tandis que des formations rocheuses sombres évoquent les paysages de l’Atlas ou du littoral marocain. Le duc tourne le dos à l’Angleterre pour habiter pleinement ce décor, son visage rasé, coiffé d’un simple bonnet rouge (Tarbouche/Fez), exposé sans l’artifice des perruques de cour.
Le Contrechamp : L’Aristocrate Conventionnel
Pour comprendre la radicalité du geste de Montagu et de Seeman, il est impératif de confronter cette œuvre à l’image officielle du duc. La gravure de Johannes Faber, réalisée quelques années auparavant d’après Godfrey Kneller, nous offre ce miroir nécessaire.

Dans cette version monochrome, nous retrouvons « l’homme social » tel que la cour de Saint James l’exige. La différence est saisissante. Ici, le crâne n’est plus nu ni couvert d’un simple calot, mais enseveli sous une perruque in-folio aux boucles cascades, monument capillaire qui encadre le visage et impose une distance sociale. Le cou, libéré dans le tableau de Seeman par le col de la reggabia, est ici enserré dans une cravate de dentelle complexe, le jabot, qui semble presque étouffer le porteur.
Le corps du duc disparaît sous les plis lourds d’un manteau de velours typiquement européen. Là où le caftan marocain épousait et structurait le corps grâce au hezam, l’habit anglais le dissimule et l’élargit artificiellement. On distingue clairement l’étoile de l’Ordre de la Jarretière sur le manteau, insigne suprême de son rang, et un bâton de commandement à la main.
Dans la gravure de Faber, Montagu est un rôle, une fonction, un rouage de la monarchie britannique. Dans la peinture de Seeman, il est un individu, un voyageur de l’esprit, un esthète qui ose préférer la souplesse du selham à la rigidité de l’étiquette. La confrontation des deux images raconte l’histoire d’une émancipation par le style. Le noir et blanc fige le rang social ; la couleur libère l’homme.
Une Modernité Esthétique
Il serait réducteur de voir dans le tableau de 1735 une simple fantaisie. John Montagu, Grand Maître de la Grande Loge unie d’Angleterre, était un homme des Lumières, curieux, tourné vers l’universel. Revêtir cet ensemble marocain, c’est reconnaître une égalité de sophistication entre les cultures. La précision des motifs, la mise en valeur des techniques comme la sfifa ou la randa, prouvent une admiration sincère pour l’artisanat du Maroc.
Sources
- Johannes Faber – 1731)
- signée Enoch Seeman – 1735