Quand Jean sans Terre tentait le « coup de poker » du siècle auprès du Sultan du Maroc.
C’est une histoire qui dort dans le silence des bibliothèques depuis huit siècles, une épopée diplomatique qui aurait pu changer la face du monde tel que nous le connaissons. Imaginez un instant : l’Angleterre, joyau de la chrétienté, devenant un émirat vassal du Maroc, et la cathédrale de Canterbury transformée sous l’étendard de l’Islam. Ce scénario n’est pas une uchronie de science-fiction, mais le récit précis d’une mission secrète ordonnée en 1213 par le roi Jean d’Angleterre (le fameux Jean sans Terre).
Grâce aux chroniques du moine Matthieu Paris, nous pouvons reconstituer ce moment où la politique a défié la foi.
Le Contexte : Un Roi aux Abois
En 1213, le roi Jean sans Terre (King John) est un homme traqué. Il a perdu la Normandie face à la France, ses barons sont au bord de la révolte (ce qui mènera à la Magna Carta deux ans plus tard), et surtout, il est excommunié par le Pape Innocent III. L’Angleterre est sous le coup d’un « interdit » : plus de messes, plus de sacrements. Isolé, paranoïaque, Jean cherche désespérément un allié assez puissant pour contrer la France et le Pape.

Son regard se tourne alors vers le Sud, vers une superpuissance de l’époque : l’Empire Almohade, dirigé par le Calife Muhammad an-Nasir (que les chroniques latines appellent Murmelius). Le souverain marocain règne sur l’Afrique du Nord et une grande partie de l’Espagne, avec Marrakech comme capitale.
La Mission : Une Offre de Soumission Totale
Jean dépêche alors trois émissaires dans le plus grand secret : deux chevaliers, Thomas de Erdington et Ralph Fitz-Nicholas, et un clerc intrigant nommé Robert de Londres.
Ce qu’ils transportent est explosif. Matthieu Paris détaille l’offre sans ambiguïté à la page 559 de sa Chronica Majora (Colonne 2, bas de page). Le roi Jean ne propose pas seulement une alliance, il offre sa couronne et sa religion.
Le texte latin (Page 559, col. 2, lignes 40-44) :

« …significans eidem, quod se et regnum suum libenter redderet eidem, et dederet et deditum teneret ab ipso, si placeret ei, sub tributo. Nec non et legem Christianam, quam vanam censuit, relinquens, legi Machometi fideliter adhaereret. »
La traduction :
« …lui signifiant qu’il lui rendrait volontiers, à lui et à son royaume, sa propre personne et son royaume, et qu’il le tiendrait de lui, s’il lui plaisait, en payant tribut. Et de plus, qu’abandonnant la loi chrétienne, qu’il jugeait vaine, il adhérerait fidèlement à la religion musulmane. »
Le roi d’Angleterre était donc prêt à l’apostasie pour sauver son trône politique.
L’Audience : Une mise en scène terrifiante face à un Sultan érudit
Matthieu Paris nous livre une description quasi cinématographique de l’arrivée des émissaires anglais au palais, marquée par une montée en tension orchestrée par la garde royale.
À la première porte, les Anglais sont accueillis par une vision martiale : des chevaliers armés gardent l’entrée strictement, « épées dégainées » (gladiis evaginatis – Page 560, col. 1, ligne 5).
Mais ce n’est que le début. À la seconde porte, la pression monte. Ils découvrent des soldats encore plus impressionnants, que le chroniqueur décrit comme « armés jusqu’aux ongles » (ad unguem armatos – Page 560, col. 1, ligne 7). Ces gardes sont décrits comme plus élégants, plus forts et plus nobles que les premiers.
Enfin, au seuil de la chambre privée (thalami inferioris), ils font face aux gardes les plus effrayants : « beaucoup plus robustes et féroces en apparence » (multo secundum apparentiam robustiores et ferociores – Page 560, col. 1, lignes 10-11). Tout est fait pour intimider les visiteurs.
Puis, les portes s’ouvrent, et le contraste est saisissant.
Loin du barbare sanguinaire ou du tyran couvert d’or que les Anglais imaginaient peut-être, ils découvrent un homme d’une sobriété intellectuelle totale. Le Calife an-Nasir n’est pas sur un trône, mais assis à une table de travail.
Le texte latin (Page 560, col. 1, ligne 23) :
« …sedit enim ad pulpitum suum studens… »
La traduction :
« …car il était assis à son pupitre, en train d’étudier… »

Physiquement, il ne cherche pas à impressionner : c’est un homme « d’âge et de taille moyens » (vir aetate et statura mediocris – ligne 24). Il tient dans ses mains non pas un sceptre, mais un livre. Il explique même aux émissaires qu’il lisait un ouvrage en grec d’un sage chrétien nommé Paul (inspexi librum in Graeco scriptum… nomine Pauli – lignes 28-29).
L’homme qui leur fait face est « modeste » dans ses propos, « mature » dans ses gestes et « éloquent » (verbis facundus – ligne 25). C’est un philosophe-roi qui reçoit les envoyés d’un roi voyou.
Le Verdict : « Un Roitelet Fou »
Après cette entrée en matière studieuse, le Calife écoute la proposition. Il est d’abord curieux, posant des questions sur le climat de l’Angleterre. Mais lorsque les émissaires abordent la question de la conversion, le dégoût moral remplace la curiosité intellectuelle.
C’est à la page 562 que tombe la sentence, terrible et définitive. Le Calife a cerné la psychologie de Jean sans Terre. Après un long silence (post parvum silentium), sa réponse claque comme un fouet.
Le texte latin (Page 562, col. 1, lignes 11-15) :
« …sprevit ille admiralius regem Johannem dicens : « Nullius est rex ille, sed regulus jamjam desipiens et senescens, nec curo de eo; indignus est mihi confœderari. » »
La traduction :
« …cet émir méprisa le roi Jean en disant : « Ce n’est pas un roi, mais un petit roitelet déjà fou et vieillissant, et je ne me soucie pas de lui ; il est indigne de s’allier à moi. » »

Il chasse ensuite les deux chevaliers, Thomas et Ralph, leur ordonnant de ne plus jamais paraître devant lui (Non redeatis iterum ad meam præsentiam – Page 562, ligne 17).
L’Épilogue : La Trahison de Robert de Londres
L’histoire contient un dernier rebondissement digne d’un film d’espionnage. Alors que les chevaliers sortent honteux, le Sultan retient le troisième homme : le prêtre Robert de Londres.
Matthieu Paris nous en fait une description physique saisissante et peu flatteuse à la page 562 (col. 1, bas de page) : Robert est avec un bras plus long que l’autre, des doigts difformes…
Mais le Sultan a vu son intelligence. Lors d’un entretien privé, Robert craque. Au lieu de défendre son roi, il confirme tout le mal que le Sultan pensait de lui : Jean est un tyran (tirannus fuit quam rex) et un oppresseur.
Ravi de cette franchise, le Sultan couvre Robert de cadeaux précieux (or, argent, soie) mais ne renvoie rien au Roi Jean. Robert rentrera en Angleterre riche, tandis que Jean sans Terre restera seul face à ses barons, forcé deux ans plus tard de signer la Magna Carta pour sauver sa tête, l’alliance marocaine ayant échoué.
Le Chroniqueur : Matthieu Paris, témoin ou pamphlétaire ?
L’auteur de ces lignes, Matthieu Paris (v. 1200-1259), était moine à l’abbaye de Saint-Albans. Matthieu Paris affirme tenir ces détails de la bouche même de Robert de Londres, qui gardait les cadeaux du Sultan comme preuve.

Le texte demeure là, gravé dans le latin de la Chronica Majora, témoignant d’une époque où le destin de l’Angleterre a failli basculer vers l’Empire du Maroc.