L’Alliance de l’Audace : Elsa Schiaparelli et la Majesté de la Lebba Marocaine

En 1941, en pleine guerre, une page de Vogue attire l’attention : une femme porte un imposant collier. Elsa Schiaparelli, figure de proue du surréalisme dans la mode et éternelle rivale de Gabrielle Chanel, y apparaît non pas parée de diamants de la Place Vendôme, mais arborant une pièce d’orfèvrerie marocaine monumentale : la Lebba. Cette rencontre visuelle entre l’avant-garde parisienne et une tradition séculaire du royaume chérifien illustre une compréhension intuitive de la puissance graphique. Au-delà de l’esthétique, ce choix résonne avec une sentence proverbiale locale affirmant que l’absence de ce bijou équivaut à l’invisibilité sociale. Analyse d’une convergence historique entre haute couture et artisanat d’excellence.

L’Esthétique de la Rupture : Schiaparelli et le Vogue de 1941

Elsa Schiaparelli, née à Rome en 1890, a bâti sa légende sur la provocation intellectuelle et le refus du conformisme. Là où Chanel imposait une rigueur presque monacale à travers le jersey et la petite robe noire, Schiaparelli collaborait avec Dalí et Cocteau, transformant le vêtement en manifeste artistique. La photographie de 1941 capture cette philosophie : en pleine guerre, à la veille de son départ pour New York, la créatrice choisit une parure qui structure son allure avec une autorité immédiate. Ce n’est pas un ornement discret, mais une architecture portée à même la peau, une « Lebba » qui impose le respect par son volume et sa complexité technique.

Elsa Schiaparelli – Vogue, 1941. Photo: Horst. Image: Vogue Archive.

L’adoption de ce bijou par la créatrice du « rose shocking » n’est nullement un hasard. Schiaparelli possédait « l’œil absolu », capable de discerner la modernité intrinsèque dans des objets patrimoniaux. La Lebba, avec sa géométrie répétitive et son impact visuel, s’intègre parfaitement au langage du surréalisme qui cherche à détourner l’objet de son contexte habituel pour lui conférer une nouvelle aura. En portant cette pièce, elle valide internationalement ce que les femmes marocaines savent depuis des siècles : ce collier est une armure de séduction massive.

La Sentence de l’Or : Statut et Visibilité

La place centrale de la Lebba dans la hiérarchie sociale marocaine est codifiée par un adage en darija d’une justesse impitoyable : « لِّي ما لْبْسْتْ لّْبَّة، غِيرْ تْمْشِي تْخْبَّى ». La traduction littérale, « Celle qui n’a pas porté la Lebba ferait mieux de se cacher », souligne la radicalité du propos. Sans cette pièce maîtresse, la parure nuptiale ou d’apparat demeure incomplète, laissant la femme dans une forme d’invisibilité statutaire. Ce bijou confère une dignité, obligeant physiquement celle qui le porte à garder la tête haute sous le poids de l’or et des gemmes.

Cette dimension statutaire est corroborée par les descriptions techniques des maisons de vente aux enchères les plus prestigieuses. Une analyse du catalogue Sotheby’s de 2012, concernant une Lebba du XVIIIe siècle vendue pour environ 75 600 dollars, révèle l’ingéniosité de sa conception. La structure ne se contente pas d’accumuler la matière ; elle organise l’espace. Composée de huit perles côtelées en forme d’amande, intercalées de perles plus fines, la pièce déploie une verticalité saisissante grâce à sept pendentifs, chacun étant une œuvre miniature sertie d’émeraudes et de diamants.

(#658) A gem-set gold necklace (lebba) and earrings, Morocco, circa 18th century

Prouesse Technique et Symbolique Florale

La valeur de ces pièces réside autant dans l’or que dans la virtuosité des artisans des villes impériales. Le travail de l’émail, décliné en bleu, vert et rouge, témoigne d’une maîtrise chromatique absolue. Le raffinement est poussé à son paroxysme avec la décoration du revers des pièces : des motifs de volutes, invisibles au public, sont offerts à l’intimité de la porteuse. C’est la signature du luxe véritable, où chaque millimètre carré, même dissimulé, fait l’objet d’un soin obsessionnel.

Sur le plan symbolique, la Lebba est un livre ouvert. Les perles en forme de lotus, surmontées d’émeraudes carrées, évoquent la pureté et l’éternité, tandis que les croissants suspendus rappellent le cycle lunaire et le mouvement. Un détail technique distingue particulièrement ces pièces anciennes : le système d’attache. Loin des fermoirs industriels, la Lebba est souvent maintenue par une corde tressée de soie, rouge ou verte. Ce mariage entre la froideur du métal et la douceur du textile ancre le bijou dans une tradition artisanale urbaine spécifique, permettant d’ajuster la hauteur de la parure sur le caftan.

Témoignages Historiques et Archives Visuelles

La fascination pour ces parures précède largement l’ère de la photographie de mode. Dès 1906, le collectionneur et écrivain Paul Eudel documente avec une précision ethnographique l’orfèvrerie marocaine. Dans ses écrits, il perçoit la dimension protectrice de l’objet, le qualifiant de talisman autant que de bijou. Il note avec acuité les distinctions stylistiques entre les villes :

« À Marrakech. Parure de poitrine en or très décorative. Ce sont plusieurs rangées de petits talismans, découpés en ovale ou en amande, garnis de diamants et d’émeraudes […] D’autres de ces bijoux sont plus simplement décorés ou ne portent même qu’un motif sphéroïdal au centre, laissant pendre une petite poire en or mat. » — Paul Eudel, 1906.

Paul Eudel, 1906
Paul Eudel, 1906
Paul Eudel, 1906

Si les textes d’Eudel posent le cadre théorique, les archives photographiques offrent la preuve physique de cette majesté. Les travaux de Jean Besancenot dans les années 1930 et 1940 constituent une référence absolue.

Ses clichés de femmes de Fès, drapées dans de lourds brocarts lamés d’or, montrent la Lebba non pas comme un accessoire isolé, mais comme le point focal d’une accumulation savante de sautoirs et de perles.

Jean Besancenot

L’image d’Otto Bettmann représentant une jeune mariée illustre également cette « architecture » vestimentaire où le bijou repose sur le tissu avec une gravité solennelle.

Mariée marocaine – Otto Bettmann

Une Transmission au-delà des Frontières

L’intérêt d’Elsa Schiaparelli pour l’artisanat marocain ne se limitait pas à cette unique photographie. Sa collection privée, dispersée chez Christie’s en 2014, comprenait des caftans de mariage anciens, prouvant que son regard sur ces créations était celui d’une collectionneuse avertie. Elle reconnaissait dans le travail des *maâlems* (maîtres artisans) une audace créative comparable à la sienne. Le dialogue entre la haute couture parisienne du XXe siècle et le savoir-faire des cités impériales démontre l’universalité du beau.

Aujourd’hui, ces pièces continuent de fasciner le marché de l’art, comme en témoigne la vente de 2017 où une autre Lebba du XVIIIe siècle a atteint près de 83 000 dollars.

La mariée était en or | Gazette Drouot

L’utilisation de « perles creuses » pour alléger le poids sans sacrifier le volume, la technique du filigrane et le sertissage des pierres précieuses racontent une histoire de transmission ininterrompue. Elsa Schiaparelli, en s’appropriant cette esthétique, n’a fait que mettre en lumière une excellence qui brillait déjà de sa propre lumière depuis des siècles.

Sources

  • Sotheby’s, Catalogue de vente, « Arts of the Islamic World », Londres, 2012 et 2017.
  • Christie’s, « The Personal Collection of Elsa Schiaparelli », Paris, 2014.
  • Eudel, Paul. Dictionnaire des bijoux de l’Afrique du Nord : Maroc, Algérie, Tunisie, Tripolitaine. Paris, 1906.
  • Besancenot, Jean. Costumes du Maroc. Éditions de la Cigogne, 1942.
  • Archives photographiques Vogue, édition 1941.
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