Les 450 broderies marocaines – Martha Guérard

Broderies marocaines : « l’une des plus riches et des plus précieuses collections du monde ». C’est Martha Guérard qui écrit cette phrase, en 1967, dans la revue Hespéris-Tamuda, revue savante marocaine fondée en 1921 à Rabat.

En 1967 paraît dans cette revue le premier volet d’une étude intitulée Contribution à l’étude de l’art de la broderie au Maroc, signée Martha Guérard. La publication se poursuit pendant onze ans, en cinq tomes, un tome par ville : Les broderies de Fès, volume VIII, 1967, pages 5 à 22 ; Les broderies anciennes de Rabat, volume IX, 1968, pages 123 à 155 ; Les broderies de Tétouan, volume X, 1969, pages 191 à 216 ; Les broderies de Chéchaouen, volume XV, 1974, pages 225 à 250 ; Les broderies de Salé, volume XVIII, 1978, pages 211 à 232. Guérard consacre en outre un ouvrage entier au corpus : L’art de la broderie au Maroc, collections du Musée national des arts africains et océaniens de Paris, recensé dans la Revue des études islamiques en 1970. Sa méthode, tome après tome : décrire les points, les motifs et les couleurs propres à chaque ville, car la broderie citadine est un art local que l’on identifie à l’œil.

Le corpus décrit se trouve à Paris, au Musée national des Arts africains et océaniens, installé au Palais de la Porte Dorée, dans sa section des arts musulmans d’Occident. Dès la page 5 du premier tome, on peut lire : « L’ensemble des pièces consacrées à l’art de la broderie au Maroc compte environ quatre cent cinquante ouvrages, s’étendant sur une période allant de la fin du XVIIe à la fin du XIXe siècle. Cet ensemble, qui constitue l’une des plus riches et des plus précieuses collections du monde, est très bien composé. La collection comporte des broderies provenant des villes de Fès, Meknès, Rabat, Salé, Tétouan, Chaouen et Azemmour. » On y lit encore, à propos de l’origine des pièces : « Au nombre de celles-ci figurent des spécimens rares et délicats, rassemblés avec bonheur et talent par des amateurs épris d’art et de beauté. C’est grâce à eux qu’il nous est donné de pouvoir faire découvrir et aimer cet art admirable si mal connu. » Les planches photographiques du premier volume portent la mention Coll. Colonel et Mme Bernard, qui désigne très probablement les deux amateurs collectionneurs. Et les pièces citées une à une dans l’étude portent des numéros d’inventaire datés : MN.AM.1960.4.54, MN.AM.1962.207, MN.AM.1966.3.3, MN.AM.1960.2.21, autant de cotes qui rendent chaque objet traçable aujourd’hui en une seule requête.

hesperis-tamuda – 1967

Ce que décrivent les cinq tomes, c’est un art fait par des femmes, pour des femmes. Sur les cache-matelas, parfois près de trois mètres de long sur soixante-quinze centimètres de large, on peut voir dans le document : « L’exécution de tels ouvrages demandait de longs mois, voire des années de patience et d’habileté aux maîtresses-brodeuses ou aux jeunes femmes et jeunes filles de la maison, travaillant chez elles pour leur agrément à la confection de leur trousseau. » À propos du mendil, le grand mouchoir brodé, on y lit : « On y serrait le trousseau de la jeune fille ; on y présentait les cadeaux du fiancé. Il permettait d’emporter au bain maure le linge de rechange ; enveloppait le jeune bébé lors de ses premières sorties. Posé sur les genoux de la mariée durant la cérémonie du henné, décoration des mains et des pieds, il agrémentait et protégeait la toilette d’apparat. »

Le document est aussi un répertoire de l’intelligence du motif marocain. À propos des cigognes brodées, on peut lire : « Les silhouettes d’oiseaux à long bec, vus de profil, semblent être des cigognes. On sait le grand intérêt porté par les Marocains à ces sympathiques volatiles, considérés un peu comme animaux sacrés. » Sur la main protectrice, on y lit : « une main stylisée, à six doigts écartés », et juste après : « Ce motif, symbole de protection si souvent utilisé en tant qu’élément décoratif et bénéfique au Maroc. » Même les éléphants y figurent, comme on peut le voir : « des silhouettes d’éléphants stylisés et comme abrégés, déformés par les copies ». Voici la palette des couleurs de Fès, telle qu’on peut la lire : « harmonies chaudes et gaies mais toujours distinguées : carmins éteints, bois de rose passé, jaune d’or brunis, bleus de roi ou marine chers aux Fassis, voisinant avec des gris-mauves irisés et délicats. » Enfin, sur la série Aleuj de Fès, étudiée dans le deuxième tome en 1968, on peut lire : « une très remarquable série d’ouvrages de cette sorte, une quarantaine de pièces », « sélectionnés avec grand soin par deux amateurs d’art au goût très sûr ».

La chute est institutionnelle et datée. Le Musée national des Arts africains et océaniens, héritier de l’Exposition coloniale de 1931, ferme ses portes le 31 janvier 2003. L’intégralité de ses collections rejoint le musée du quai Branly, ouvert en juin 2006 et consacré aux arts d’Afrique, d’Asie, d’Océanie et des Amériques. Le schéma général est documenté ; le sort précis des broderies marocaines, lui, ne l’est pas, aucun document public confirmé. Mais les pièces existent : un fonds absorbé ne disparaît pas des inventaires, il disparaît des conversations.

L’oubli se mesure en contrastes. En 2023, l’exposition Tarz, Broder au Maroc, hier et aujourd’hui circule entre le musée d’Angoulême et l’Institut du monde arabe de Tourcoing, à partir des collections du musée des Tissus de Lyon et du musée d’Angoulême.

La phrase est donc toujours là, page 5, datée, signée : l’une des plus riches et plus précieuses collections du monde. Écrite dans une revue marocaine, à propos d’un art marocain, par une chercheuse qui a passé onze ans à le cartographier ville par ville, de Fès à Salé. Les objets portent leurs numéros.

SOURCES

  1. Martha Guérard, Contribution à l’étude de l’art de la broderie au Maroc, Hespéris-Tamuda, tome I, Les broderies de Fès, volume VIII, 1967, pages 5 à 22. La citation de l’accroche se trouve en page 5 : https://www.hesperis-tamuda.com/Downloads/1960-1969/Hesperis-Tamuda%201967.pdf
  2. Martha Guérard, tome II, Les broderies anciennes de Rabat, volume IX, 1968, pages 123 à 155 : https://www.hesperis-tamuda.com/Downloads/1960-1969/Hesperis-Tamuda%201968.pdf
  3. Tomes III à V, Tétouan 1969, Chéchaouen 1974, Salé 1978 : http://www.hesperis-tamuda.com/
  4. Revue des études islamiques, 1970, compte rendu de l’ouvrage de Guérard : https://www.persee.fr/doc/reri_0336-1748_1970_num_38_2_1538_t1_0401_0000_2
  5. Historique du Musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie, fermeture le 31 janvier 2003 : https://data.bnf.fr
  6. Exposition Tarz, Broder au Maroc, hier et aujourd’hui, 2023 : https://www.museedestissus.fr
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