Les Armoiries du Maroc : ce que révèle un manuscrit espagnol du XIVe siècle



Le manuscrit et son auteur

Le Libro del Conosçimiento de todos los Reynos y Tierras y Señoríos que son por el Mundo, soit en français « Le Livre de la Connaissance de tous les Royaumes et Terres et Seigneuries qui sont dans le Monde » est un récit de voyage rédigé vers 1350 par un moine franciscain espagnol anonyme, probablement originaire de Séville. Le manuscrit original est conservé à la Biblioteca Nacional de España à Madrid, sous la cote Mss 1997. Il a été édité et publié pour la première fois en 1877 par le géographe et historien espagnol Marcos Jiménez de la Espada, dans le cadre du Boletín de la Sociedad Geográfica de Madrid.

Libro del conocimiento de todos los reinos – 1350

Ce moine a voyagé à travers l’ensemble du monde connu de son époque : l’Europe, l’Afrique du Nord, le Moyen-Orient, l’Asie centrale et même les côtes africaines jusqu’en Guinée. Ce qui rend ce document particulièrement précieux, c’est que le franciscain ne s’est pas contenté de décrire les paysages et les villes. Il a systématiquement noté, pour chaque royaume traversé, les emblèmes, les bannières et les enseignes de ses souverains et le copiste qui a reproduit le manuscrit les a soigneusement illustrés en regard du texte, en couleurs, sous forme de blasons et de pennons.

C’est à ce titre que le Libro del Conosçimiento constitue l’un des documents héraldiques les plus complets du XIVe siècle, couvrant des royaumes aussi divers que la Castille, le Portugal, la France, l’Angleterre, la Norvège, la Flandre, l’Empire romain germanique, l’Égypte, la Syrie, la Perse, et bien sûr le Maroc.


Le parcours du moine au Maroc

Lorsque le moine franciscain arrive sur le territoire marocain, son récit devient particulièrement détaillé. Il décrit son itinéraire avec précision, longeant la côte atlantique du nord vers le sud. Il part de Fès, Meknès, Rabat, Tanger, Larache, puis Salé, qu’il décrit comme la ville où sont enterrés les rois. Il continue vers Anfa l’actuelle Casablanca, Azemmour et Safi, où il mentionne une rivière appelée « Gux » qui naît des monts clairs et se jette dans la mer.

C’est à ce stade de son voyage qu’il arrive à Marrakech, qu’il appelle Marruecos.


Premier emblème : l’échiquier de Marrakech

Pour le souverain de Marrakech, le moine note en vieux castillan :

« el Rey de marruecos a por señales vn pendón bermejo con vn axedrez prieto z blanco atal »

Ce que l’on traduit ainsi : « le roi du Maroc a pour enseignes un pennon rouge avec un échiquier noir et blanc. »

Le copiste qui a illustré le manuscrit a dessiné cet emblème, on y voit clairement l’échiquier noir et blanc sur fond rouge, reproduit sous forme de blason en regard du texte. C’est l’emblème des Almohades, les Mouahiddoun, qui régnaient de 1147 jusqu’à leur renversement par les Mérinides, les Mariniyyoun — au XIIIe siècle.


Les Almohades : rappel historique

Pour comprendre la suite du récit du moine, il est nécessaire de rappeler qui étaient les Almohades.

Les Almohades étaient une grande dynastie marocaine qui avait renversé les Almoravides, Mourabitoun, en 1147 et bâti un empire considérable, s’étendant du Sénégal jusqu’à l’Espagne, avec Marrakech comme capitale. Leur titre officiel était Amir al-Mu’minin (Commandeur des croyants) que les Espagnols de l’époque déformaient en Miramamolin (ou Miramolin) , terme que le moine franciscain utilise dans son récit.

Mais au XIIIe siècle, la situation bascule. Les Almohades sont progressivement renversés par les Mérinides. Selon Jiménez de la Espada, le dernier Miramamolin en titre, Abu-l-hasan Alí As-said, fut assassiné en 1248. Ses descendants se replièrent alors dans les montagnes inaccessibles du Haut Atlas, au-dessus de la plaine du Souss, où ils maintinrent un pouvoir résiduel pendant encore un siècle. C’est ce lignage survivant que le franciscain rencontre vers 1350, soit près d’un siècle après la défaite.

Armoiries du Maroc

Le détour par Aghmat

Avant de monter dans les montagnes, le moine passe par Aghmat, une ville au pied du Haut Atlas, qui fut autrefois une cité importante. C’est là qu’il mentionne les tombes de deux personnages historiques dont la présence à cet endroit constitue en elle-même une vérification de la fiabilité de son récit.

Le premier est Muhammad ibn Abbad Al-Mutamid, poète-roi de Séville. Exilé par les Almoravides en 1091, il mourut à Aghmat en 1095. Sa femme bien-aimée, Itimad Ar-Romaykiyya repose à ses côtés. Le moine mentionne leurs tombes en passant, sans s’y attarder, mais cette mention précise prouve qu’il connaissait parfaitement la géographie et l’histoire de la région.

Aghmat

Jiménez de la Espada consacre d’ailleurs de longues notes à ce passage, citant notamment Al-Makkari qui écrit au début du XVIIe siècle : « Aún se conserva viva en el Magrib la memoria de tan ilustre sultán, y su sepulcro en Aghmat es famosísimo y muy visitado de viajeros » — soit : « La mémoire de cet illustre sultan est encore vivante au Maroc, et son tombeau à Aghmat est très célèbre et très visité des voyageurs. »


Deuxième emblème : le lion des hauteurs de l’Atlas

C’est après Aghmat que le moine monte dans les hauteurs du Haut Atlas qui surplombent la plaine du Souss. Voici ce qu’il écrit en vieux castillan :

« Despues desto parti de marruecos z fuy a admet vna çibdat muy antigua z muy viçiosa en la qual son soterrados benaabit Rey de seuilla z su mujer la Romaiquia z dende fuy a çafi z a modogor puertos del mar oçidental z subi en las sierras de çuçia la alta que es vna tierra muy viçiosa z abondada de todos los bienes z saber que son vnos montes muy altos z tierra muy peligrosa que non an mas de dos sobidas peligrosas muy mucho en estos montes escapo el Rey myramamolin quando lo desbarataron los marines z oy dia esta cufia es del linaje de miramamolyn el Rey dende a por señales vn pendón con vn leon »

Ce que l’on traduit ainsi :

« Après cela je partis de Marrakech et j’allai à Aghmat, une ville très ancienne et très fertile dans laquelle sont enterrés Benaabit roi de Séville et sa femme la Romaykiyya. Et de là j’allai à Safi et à Modogor, ports de la mer occidentale, et je montai dans les montagnes de la Çuçia la haute, qui est une terre très fertile et abondante de tous les biens. Et sachez que ce sont des montagnes très hautes et une terre très dangereuse qui n’a pas plus de deux passages très périlleux. Dans ces montagnes s’échappa le roi Miramamolin quand les Mérinides le défirent. Et aujourd’hui cette région appartient au lignage du Miramamolin. Le roi de là a pour enseignes un un lion noir. »

Le copiste a illustré cet emblème dans le manuscrit — on y voit un lion noir sur fond jaune.

Libro del conocimiento de todos los reinos – 1350


Ce que documente le manuscrit

Le Libro del Conosçimiento documente donc, pour le territoire marocain du XIVe siècle, deux emblèmes distincts selon les régions et les dynasties :

D’un côté, l’échiquier rouge, noir et blanc des Almohades de Marrakech. De l’autre, le lion noir sur fond jaune du lignage almohade survivant dans les hauteurs de l’Atlas.

Il faut noter que le lion était un symbole héraldique très répandu au Moyen Âge, on le retrouve notamment chez le royaume de León en Espagne, le comté de Flandre ou encore la Norvège, tous documentés dans ce même manuscrit. Ce que ce document atteste, c’est que ce symbole existait bien sur le territoire marocain au XIVe siècle, porté par un souverain se réclamant du lignage des Almohades, dans les montagnes du Haut Atlas.

Sources et Références

  • Libro del conocimiento de todos los reinos – 1350
  • Marcos Jiménez de la Espada – 1877
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