Dans l’esthétique traditionnelle marocaine, l’élégance repose autant sur la structure invisible du vêtement que sur sa richesse apparente. Cette architecture de la silhouette est rendue possible grâce au Tehmal (Chmar ou Tekhmal), un élément clé du vestiaire séculaire. Relevant d’une haute complexité artisanale, cet objet se situe à la croisée du bijou ornemental et du dispositif fonctionnel. Il s’agit d’une prouesse d’ingénierie textile dont le but est de maîtriser et d’organiser les volumes extravagants du costume local.


L’architecture du dos : Le Tehmal selon Jean Besancenot – 1942
Si la photographie capture l’allure générale, le pinceau de Jean Besancenot dissèque ici la mécanique du vêtement avec une clarté pédagogique impressionnante. Cette vue de dos/profil est essentielle pour comprendre le génie du Tehmal.
Ici, l’accessoire éclate dans un vert émeraude profond qui tranche sur la douceur des motifs floraux du caftan. Besancenot a pris soin de détailler la tension de la soie : on voit parfaitement le croisement en « 8 » dans le dos, ce point de bascule qui vient, telle une bretelle inversée, saisir le tissu sous les aisselles pour dégager les épaules.

Le détail qui tue ? Le geste de la femme. Sa main, tatouée au henné, saisit l’extrémité du cordon à l’avant, illustrant comment on ajuste la tension de l’ouvrage. On distingue également la qualité des « olives » (les nœuds de passementerie) qui lestent le cordon et lui donnent son tombé impeccable. C’est la preuve visuelle que le Tehmal est bien plus qu’un ornement : c’est un outil de maintien qui permet à la femme marocaine de porter des métrages de tissu imposants avec une légèreté déconcertante.
La Fonction Cachée : Une Chorégraphie de Fils
Imaginez la lourdeur majestueuse d’un caftan de cérémonie ou d’une mansourīya. Leurs manches, larges et opulentes, sont des chefs-d’œuvre en soi, mais elles entravent le moindre geste du quotidien. Sans une intervention extérieure, elles balaieraient le sol. C’est ici qu’intervient le Tehmal.
Cette coupure de presse du Transcript-Telegram datée du 22 octobre 1958 offre une illustration parfaite de l’usage du Tehmal en situation réelle. Lors d’une réunion du Westover Officers’ Wives’ Club, deux femmes présentent des tenues marocaines (« Moroccan dress »).
Si la figure de gauche, Edna Taylor, apparaît voilée, c’est la tenue de Mme Scottie Perry, à droite au micro, qui retient l’attention. Elle porte un riche caftan aux motifs brodés, mais surtout, elle démontre l’utilité architecturale du Tehmal. On distingue nettement que ses larges manches ne pendent pas : elles sont relevées et maintenues en arrière, libérant ses avant-bras et ses mains pour tenir le lutrin. Les plis profonds formés au niveau des coudes montrent la tension exercée par l’écheveau de soie noué dans son dos, confirmant que cet accessoire était indissociable du port élégant du caftan, même lors d’une présentation à l’étranger à la fin des années 50.

Ce dispositif ingénieux ressemble à un long écheveau de soie, ponctué d’ornements sphériques baptisés « olives ». Son utilisation relève de la géométrie pure : posé dans le dos, il forme un huit parfait. Les bras se glissent dans les deux boucles, plus étroites que les manches elles-mêmes, permettant de retenir ces dernières en hauteur. Le vêtement ne subit plus la gravité ; il la défie. La tension exercée sur cet objet est constante, imposant une résistance exceptionnelle à la matière. Comme le soulignent les archives techniques du costume fassi :
Les fils de soie ne peuvent être travaillés en passementerie sur toute leur longueur ; le relève-manches deviendrait trop rigide. D’autre part, il subit un frottement continu, il exige donc un fil solide. Hesperis – 1939
La Genèse de la Matière : Le Poids de l’Ostentation
La création d’un Tehmal ne débute pas sur le métier à tisser, mais dans le choix intransigeant de la matière première. La soie arrive brute, ni filée ni roulée. L’artisan, ou plutôt la ma’allma, doit alors composer un écheveau d’une densité rare.

Le luxe, ici, se pèse. Une pièce standard exige entre 400 et 500 grammes de soie pure. Cependant, l’histoire du costume nous enseigne que la vanité a parfois raison de l’esthétique. Certaines commandes atteignent 750 grammes, une démesure que les puristes déplorent, car « cette ostentation ne donne pas de gracieux résultat ».
L’acquisition de ces pièces relevait d’un rituel particulier. Si les clients de passage achetaient des modèles prêts à l’emploi, les grandes familles de la cité préféraient faire venir une sélection à domicile, choisissant la nuance exacte qui s’accorderait à leurs toilettes. Le filage lui-même est un acte codifié : la soie est roulée sur le bras, tantôt de droite à gauche, tantôt en sens inverse, dans un ballet manuel d’une précision chirurgicale.
Cette photographie de Jean Besancenot immortalise une femme marocaine dans son intérieur, parée d’un costume de grand apparat. Elle est vêtue d’un caftan en tissu Khrib, dont le brocart aux motifs floraux denses est visible sous la transparence d’une Mansouria légère.
Le Tehmal est ici déployé devant elle pour l’ornement. Ces deux imposantes cordelières de passementerie descendent verticalement de chaque côté du buste et reposent lourdement sur ses genoux. Elles sont constituées d’épais écheveaux de soie rythmés par de volumineux nœuds décoratifs, mettant en valeur la densité et la qualité de l’ouvrage artisanal.
La femme arbore une parure de bijoux exceptionnelle. Sa coiffure est surmontée d’un diadème complexe orné de pendeloques qui encadrent son visage. Son cou est chargé de multiples rangs de colliers, notamment des sautoirs de perles. Ses poignets sont ornés de bracelets rigides ouvragés et ses mains portent plusieurs bagues.
Au premier plan, l’ensemble est parachevé par une paire de chérbils aux bouts arrondis, dont le velours est entièrement recouvert de riches broderies au fil d’or.

Le Tour de Force : Quand la Soie Brûle les Doigts

Il serait erroné de croire que la passementerie est une activité délicate et sans heurts. La confection du Tehmal est une épreuve physique, un combat contre la résistance du fil. Pour obtenir le meftūl, ce fil roulé et poli, l’artisan doit déployer une force considérable, au point que ce métier est indifféremment pratiqué par les hommes et les femmes.
La friction est telle que la chair ne peut la supporter nue. L’ouvrière doit s’équiper de doigtiers en cuir épais recouvrant l’index, le majeur et le pouce pour éviter coupures et brûlures. À l’aide d’une alène robuste, les fils sont polis, tirés et tordus avec violence pour en expulser toute imperfection. Ce travail de tešfiya (polissage) transforme la matière brute en une ficelle de soie lustrée, capable de résister aux tensions des années durant. C’est une naissance dans la douleur pour un objet destiné à la douceur du port.
L’Art du Détail : Olives et Cœurs d’Or
Une fois le fil dompté, la structure du Tehmal prend forme. Le point de deffār est utilisé pour ganser les colonnes de soie, créant une texture ronde et ferme. C’est une architecture qui cache ses fondations : le « cœur » (qalb), un faisceau de fils dissimulés, donne corps à l’ensemble sans jamais se montrer.

La distinction sociale s’opère dans les finitions. Les pièces d’exception intègrent du fil d’or véritable, la contrefaçon étant proscrite dans les cercles respectables. L’ornementation culmine dans la création des « olives », ces renflements brodés qui peuvent atteindre la taille d’un petit œuf.
La qualité du point sur ces sphères est le juge de paix ultime. Un point lâche et irrégulier trahit une production bon marché, souvent destinée aux marchés ruraux environnants. À l’inverse, un point serré, d’une régularité millimétrique, suscite « l’admiration de la Médina ». C’est dans ce détail infime que se joue la réputation du maître artisan, prouvant une fois de plus que dans le luxe véritable, l’envers vaut l’endroit.
Sources
- Hesperis – 1939
- Jean Besancenot – Costumes du Maroc – 1942
- Transcript-Telegram -1958